André Chieng - Lire François Jullien

Publié le par Jurek




" La Chine acquiert de jour en jour plus d'importance. Néanmoins, les Occidentaux continuent d'hésiter entre deux attitudes à son égard : la séduction de l'exotisme et la peur de l'envahissement. Ils oscillent entre fascination et prévention. Du moins ont-ils le sentiment qu'avec les habitants de ce si lointain, si vieux et de nouveau si puissant pays, on ne saurait se comporter tout à fait comme avec les autres habitants de la planète. Sans doute ont-ils raison. Mais alors comment s'y prendre ? Autrement dit, comment entrer en Chine ? Je crois que, pour nouer des rapports, y compris d'affaires, avec les Chinois, il faut d'abord rouvrir notre pensée - en quoi je me fonde sur le travail de François Jullien. Car on ne peut dissocier gestion et réflexion ; c'est ce que j'ai choisi d'appeler ici, à l'articulation des deux, la " pratique " de la Chine. "

André Chieng, né en 1953 à Marseille, a reçu une éducation familiale chinoise et a suivi une formation scolaire française. Polytechnicien, il joue actuellement, en tant que président de l'Asiatique européenne de commerce, un rôle de premier plan dans les échanges économiques entre l'Europe et la Chine. Il vit entre Paris et Pékin. Depuis une vingtaine d'années, François Julien réinterroge la philosophie européenne à partir de la pensée chinoise.

Commentaires:

Mais alors avant de lire André Chieng, visons la source de sa pensée. Pourquoi lire un digest alors que nous avons le temps de lire une oeuvre immense, celle de François Jullien.

François Jullien, philosophe et sinologue, professeur à l'Université Paris 7, est directeur de l'Institut de la pensée contemporaine. Son travail est dans une quinzaine de pays.




















Le vis-à-vis de la Chine et de l'Occident est un des grands enjeux du XIIème siècle. La pensée chinoise nous découvre d'autres cohérences ; elle nous fait aussi revenir, en amont, sur les partis pris de notre Raison. Elle est donc le plus à même, aujourd'hui, d'intriguer la pensée et d'ébranler la philosophie. Dressant un premier bilan de son travail, François Jullien ouvre ici son chantier aux non-spécialistes, et nous promène à travers le foisonnement des interrogations que fait lever la Chine face à l'Europe. En choisissant de dialoguer avec un philosophe, il nous propose ainsi une introduction vivante, parce que questionnante - mais sans facilités -, à ce que nous entrevoyons trop vaguement comme la "Sagesse de l'Orient". L'ambition est de contribuer à construire un rapport interculturel qui se garde de l'universalisme facile comme du relativisme paresseux ; et de ce dehors de la Chine, de dégager, chemin faisant, de nouvelles intelligibilités.




















D'où nous vient l'efficacité ? Comment la penser sans construire un modèle à poser comme but, donc sans passer par le rapport théorie/pratique, et hors de tout affrontement héroïque ? Bref, comment sortir de l'ombre des mythes cette mètis (intelligence rusée) que l'outillage théorique des Grecs a peu à peu refoulée ? A la difficulté européenne à penser l'efficacité (même sur le versant dit "réaliste" de notre philosophie, d'Aristote à Machiavel ou Clausewitz), s'oppose l'approche chinoise de la stratégie : l'efficacité y est attendue du "potentiel de la situation", et non d'un plan projeté d'avance ; elle y est envisagée en termes de conditionnement et non de moyens à fin, de transformation et non d'action, de manipulation et non de persuasion, etc. L'"occasion" à saisir n'est plus alors que le résultat de la tendance amorcée ; et le plus grand général ne remporte que des victoires "faciles", sans même qu'on songe à l'en "louer". Cette stratégie invisible que prônent les arts de la guerre de la Chine antique (Sunzi) se retrouve dans les arts du pouvoir (selon sa tradition autoritariste : Han Feizi) ou de la diplomatie (le Guiguzi). La cohérence s'en trouve explicitée dans les aphorismes du Laozi, dont le "non-agir", bien loin de prôner le désengagement et la passivité, puise dans l'immanence la capacité d'effet. Il faut sortir d'une conception spectaculaire de l'effet, toujours d'autant plus grand qu'il n'est pas visé. François Jullien appelle "fonds d'effet" ce dont nous vient cette efficacité sans dépense et qui ne rencontre pas de résistance : il nous conduit à concevoir une stratégie qui serait celle de l'efficience plus que de l'efficacité.



























De tous les livres qu'ont pu produire, ou rêver, les diverses civilisations, le Yi King est certainement le plus étrange. Au départ, il se réduit à 2 sortes de traits, plein (-) et brisé (--), servant à exprimer la polarité à l'œuvre au sein du réel, d'où découle par superposition une série de figures (64 au total) qui donnent à voir la variation du cours des choses ; sur cette combinatoire est venu par la suite se greffer un ensemble de jugements et commentaires, qui ont fini par former le texte que nous connaissons désormais sous le nom de Classique du changement : depuis plus de 2000 ans, le livre de fond de la pensée chinoise.
En exploitant le commentaire de l'un des grands penseurs chinois du 17° siècle, Wang Fuzhi, il restait à mettre en valeur les effets de cohérence qui résultent de ce texte, notamment la conception du monde comme « dispositif », l'analyse des phénomènes en termes de « processus » et le principe unique de la « régulation ». A partir de quoi se révèle une même logique de l'immanence.
S'éclairent en retour les partis pris enfouis de notre propre tradition de pensée. Car le Yi King prétend nous faire accéder à l'intelligibilité des choses sans avoir recours à la mise en scène d'une histoire ou au développement d'un argument, bref sans en appeler au mythe ni non plus au discours, la tension propre à notre esprit. Tout comme il représente un biais commode pour une déconstruction efficace de la métaphysique : dans ce texte, nulle préoccupation de l'Etre, nulle idée de Dieu.
Jusqu'à présent, le Yi King a surtout prêté aux fantasmes idéologiques de l'Occident : il était temps de le faire servir philosophiquement.





















Que toute réalité soit conçue comme processus en cours relevant d'un rapport d'interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu'il y ait par conséquent à l'origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement (yin / yang, Terre / Ciel, paysage / émotion...) : c'est là une représentation de base de la culture chinoise, dont la lecture de Wang Fuzhi (1619 - 1692) permet ici de saisir les enjeux. Soit une régulation ininterrompue du cours (du monde comme de la conscience), un va-et-vient du visible et de l'invisible dans une essentielle corrélation, une affirmation des valeurs qui, inscrite dans l'ordre de la nature, ne débouche sur aucune rupture dualiste ni sur aucun "être" métaphysique. La lecture de François Jullien se veut problématique en ce qu'elle propose entre "procès" et "création" (telle que l'entend l'Occident) une alternative qui permet de percevoir le pli particulier pris par tout un contexte de civilisation, assimilé comme une évidence, et qui lui sert de forme (inconsciente) de rationalité. Manière, aussi bien, de redécouvrir les partis pris enfouis dans notre propre cogito.






















On croira d’abord au paradoxe : faire l’éloge de la fadeur, priser l’insipidité et non point la saveur, c’est aller à l’encontre de notre jugement le plus immédiat. Prendre plaisir à malmener le sens commun. Or, dans la culture chinoise, la fadeur est reconnue comme qualité. Plus encore : comme la qualité, celle du « centre », de la « base ». Le motif est important déjà dans la pensée de l’Antiquité, qu’il s’agisse de dresser le portrait du Sage ou d’évoquer la Voie. De là, il a fécondé la tradition esthétique des Chinois : non seulement parce que les arts qui se développent en Chine bénéficient d’une telle intuition, mais aussi parce qu’ils peuvent rendre plus sensible cette insipidité fondamentale – ils ont donc mission de la révéler : à travers le son, le poème, la peinture, la fadeur devient expérience.
F. J.

Pour percer les arcanes de la pensée chinoise, poésie, peinture, musique, les arts dans leur ensemble, mais aussi plus largement la culture et la philosophie, sont ici revisités à partir de la notion de fadeur. Ou comment, vers l’Orient, les valeurs se sont inversées, jusqu’à définir une autre économie de l’esthétique comme de la réflexion. Dans une langue claire et agréable, François Jullien brosse le tableau de cet « autre » esprit.






















En suivant à la trace un mot chinois (che), François Jullien nous entraîne à travers les champs de la stratégie, du pouvoir, de l'esthétique, de l'histoire et de la philosophie de la nature.
Chemin faisant, on vérifiera que le réel se présente comme un dispositif sur lequel on peut et doit prendre appui pour le faire œuvrer - l'art et la sagesse étant d'exploiter selon un maximum d'effet la propension qui en découle.
D'un mot embarrassant (parce que limité à des emplois pratiques et rebelle de toute traduction univoque), ce livre fait donc le révélateur d'une intuition fondamentale, véhiculée par la civilisation chinoise à titre d'évidence. S'éclairent du même coup, en regard, certains partis pris de la philosophie ou " tradition " occidentale : notamment ceux qui l'ont conduit à poser Dieu ou penser la liberté.




















En politique comme en poésie, les Chinois privilégient l'expression allusive, la formulation détournée. Au face-à-face, du tribunal ou de l'assemblée, constitutif de la Cité, les conseillers de cours préfèrent la subtilité d'un abord de biais. Et plus qu'aux "antilogies" (thèse contre thèse) qui invitent à dénombrer et soupeser les arguments avancés, ils font confiance aux ressources d'un sens resté inchoatif, suggestif, qu'on n'en finira pas d'expliciter. Ils "chinoisent", disons-nous d'eux, sans comprendre comment ils procèdent.

Sur quelle logique repose cette autre stratégie du sens, par "l'oblique", et quelle est son efficacité ? Ce qui conduit à revenir sur quelques "plis" de l'Occident : celui qui prétend cerner au plus près l'objet du discours (vérité) ; celui qui interprète toute parole indirecte à partir d'un dédoublement de plans (entre la chose et l'Idée).

























La Chine est une civilisation, non de la parole délivrant un Sens (la Bible) ; ni non plus du discours (Logod) articulant des constructions théoriques par sa syntaxe. Elle est fondamentalement une civilisation du texte - relevant du tracé et dont l'opération est un continu tissage. Au pays de la soie, " chaîne " et " trame " (jing et wei) sont les co-ordonnées du texte chinois. Les études réunies dans ce recueil envisagent le texte chinois à partir de la chaîne du texte canonique et de la trame de l'imaginaire ; ainsi qu'en remontant à la jonction de la pensée et de l'énoncé : notamment, dans la construction transversale du parallélisme ou l'art de la liste. Car il y a bien un " ordre " du texte, en Chine, à l'instar de ce que Foucault appelait l'" ordre du discours ".







Publié dans 12chinois

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article